"Renaître au monde", un livre de Véronique Petetin

 

Pour la présentation de son livre "Renaître au monde, journal d'une greffe" paru aux éditions Itinéraires en mars 2016, Véronique Petetin, notre consoeur, animatrice au sein des Ateliers Elisabeth Bing, s'est prétée au jeu de l'auto-interview. 

 

Vous venez de publier un livre auto biographique, « Renaître au monde, journal d’une greffe ». La lecture de cet ouvrage est bouleversante. Qu’est-ce qui vous a décidée à raconter cette histoire ?

En fait rien ne m’a décidée à écrire cette histoire. J’écris tous les jours, et j’ai eu envie de faire quelque chose des notes prises pendant cette année-là au fur et à mesure que cela se déroulait.  Une des questions importantes de l’écriture pour moi, c’est le « quoi ? »  Quoi écrire ? est une question de la vieille rhétorique : une greffe est un bon sujet pour écrire.

 

C’est un livre en deux parties, « l’Attente » et « le Don », aucune page n’est datée, aucune scène ni séquence, le livre est écrit au présent, comme déconnecté du temps, comme suspendu hors du temps, alors qu’il y est question d’une course contre la montre. Est-ce un parti pris de votre part ? Que vouliez-vous faire passer dans le ton d’urgence narrative de cette histoire ?

Je n’ai pas pensé que ce serait un journal, c’est l’éditeur qui a mis ce sous titre, donc je n’avais pas de raison de mettre des dates. Si cela donne un ton urgent au récit tant mieux, car cela correspond à l’urgence d’être greffé pour les personnes qui attendent un tel événement. Au départ il y avait trois parties : la troisième se nommait l’écriture. Il y était question de la pensée d’Édouard Glissant, la créolisation en relation aves la translation ; et l’ordre n’était pas celui–là : le don était en premier, puis l’attente, puis l’écriture.

 

Quels effets l’écriture de ce texte a-t-elle eu dans votre  vie ? Serait-ce une autre renaissance au monde ?

J’ai beaucoup écrit et réécrit ce texte. Il y a eu au moins cinq versions, et les précédentes étaient beaucoup plus longues. Je l’ai même entièrement réécrit avec Henry Bauchau, chez lui, Passage de la Bonne graine, à Paris. C’était merveilleux de lire pas à pas, ensemble, et de suivre ses recommandations. Il voulait le faire publier chez Actes Sud, mais il est mort et Hubert Nyssen n’a pas suivi. La publication de ce texte, vingt ans après les faits, me permettra de passer peut être à autre chose, dans l’écriture.

 

Votre livre est parcouru d’histoires de désirs amoureux, accomplis ou révolus. Vous portez en vous les organes d’un donneur, et vous produisez un livre. Une sorte de fécondation en somme. N’est-ce pas une très belle histoire d’amour aboutie que cet enfantement, cette fois par l’écriture ?

Oui, je le pense aussi !  Si la rencontre avec ce donneur anonyme a donné naissance à un livre, alors c’est merveilleux. Mais je m’en sens maintenant très détachée. De toutes les façons je vérifie ce que j’ai souvent lu ailleurs : je ne sais absolument pas ce que j’ai écrit ni si cela vaut quelque chose littérairement, ce qui est pour moi le plus important.

Greffe vient de graphein, écrire : peut-être n’est-ce pas seulement une heureuse coïncidence ?

 

Que représente l’Afrique pour vous ? Un berceau des origines ? Un retour aux sources ? Un pays ou renaître ?

L’Afrique est l’origine, la terre mère, historiquement et ... dans nos inconscients. Nous en venons tous, et même l’écriture. Elle n’est pas un continent sans écriture. Elle a ses propres systèmes graphiques, sur les tissus, les ustensiles en bois et la peau, le corps, et comme nous le savons, les hiéroglyphes égyptiens. L’Afrique est aussi l’origine de l’énergie et du rythme, sans lesquels il n’y a ni vie, ni écriture. 

 

Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Si j’en avais  d’autres, ils seraient plutôt du côté du réel, de tout ce que je vois entends et sens là où je vis, au Sénégal, par rapport au monde.  Mais je pense beaucoup et souvent à la phrase de Georges Bataille : « comment nous arrêter à des livres auxquels l’auteur n’a pas été contraint ? « Renaître au monde » est peut être le seul livre que j’étais contrainte d’écrire.

 

Le matériau auto biographique peut être transformé par l’écriture en fiction.  Avez-vous le sentiment de vous prêter à cette autre métamorphose en écrivant cette histoire ?

Mon souci était plutôt : comment écrire la douleur ? J’ai donné des cours autrefois à Paris à l’Université, sur « le corps souffrant dans l’acte littéraire », à partir de Michaux notamment  et c’est cela qui m’a intéressée. J’aurais bien aimé transformer tout cela en fiction mais je ne sais pas le faire. J’ai essayé de nommer les sensations au plus près...

 

Vous animez des ateliers d’écriture depuis de très nombreuses années, vous avez écrit une thèse sur Roland Barthes et rencontré Henry Bauchau à diverses reprises (il vous cite dans ses écrits),  vous parlez une langue africaine, vous travaillez au Sénégal,  vous avez initié, entre autres,  l’aventure des écrits des  personnes Sans Domicile Fixe avec les journaux de la rue… Une bien riche expérience de vie et d’écriture, des rapports du langage avec le monde. Une posture éminemment  « politique ». Ne serait-ce pas là un champ fertile pour des écrits à venir ? Aimeriez-vous léguer un peu de cette mémoire professionnelle ?

Ah ! C’est une grande question ! Je me souviens de ce que nous disait Élisabeth Bing : l’aventure des ateliers d’écriture ne se raconte pas, elle se vit.  « Tout sauf l’ennui », écrivait Barthes. Ce que j’aime passionnément dans tous les ateliers, et ici encore au Sénégal, c’est le faire, l’acte, le moment, l’écoute des écritures et la bibliothèque vivante qu’est un atelier. L’université, à côté de cela, est très ennuyeuse. Je m’ennuie à lire des textes sur les ateliers... Si j’écrivais mon expérience dans ce domaine,  il faudrait que ce soit un récit, avec des personnages, des lieux, des événements, mais surtout pas un livre  de méthode sur comment animer. Comme l’écrivait Ponge, je ne vais pas m’ennuyer à écrire quelque chose d’ennuyeux. Je préfère relire Faulkner... ou inventer un atelier dans la brousse pour donner aux filles l’envie de lire, d’écrire, de continuer leurs études le plus loin possible, ou encore faire écrire les jeunes de Dakar qui se préparent à construire l’Afrique de demain... c’est extraordinaire.

                                                    

Les Ateliers Elisabeth Bing