"Éternelle Espagne", un ouvrage de Kyra Gomez

Kyra Gomez, fidèle participante et animatrice formée par les Ateliers d'écriture Elisabeth Bing, nous présente son ouvrage "Éternelle Espagne" aux éditions EnvolÉmoi Éditions, à travers l'exercice de l'auto-interview. 

 

« Eternelle Espagne » !  Pourquoi  avoir choisi ce titre pour ton recueil de nouvelles ?

C’est le titre de la dernière des 13 nouvelles qui composent ce recueil et pour moi, petite fille de républicains espagnols, baignée toute mon enfance dans les récits de cette tragédie, il s’agit d’une Espagne mythique qui n’a rien à voir avec la vraie, ni celle d’aujourd’hui, ni celle de 1936, l’Espagne des vaincus. Je me suis construite une Espagne qui m’habitera éternellement… Ce que vivent, je pense, tous les enfants, petits enfants de déracinés… Ils se construisent dans l’illusion d’un paradis perdu et il leur faut du temps pour s’approprier le pays où ils sont nés et donc leur propre vie.

 

Quelles furent tes sources d’inspiration pour écrire ces nouvelles ?

Je me suis inspirée de toutes les histoires qui circulaient dans la famille autour de cette guerre d’Espagne, aussi bien du côté de mon père que du côté de ma mère… Il y avait ce qui se racontait, par exemple le fait que mon grand-père ait été fusillé après la guerre ou bien que mon arrière grand-mère, une femme très pieuse mais dont les enfants étaient socialistes ait été torturée au point de renier sa foi en Dieu… Et il y avait les silences… Certains ont été comblés quand j’ai voulu savoir. C’est ainsi que j’ai appris que mon grand-père paternel avait séjourné dans le camp de concentration d’Argelès puis dans celui de Brahms. Mais bien souvent, j’ai dû chercher dans les livres d’histoire pour comprendre et bien sûr, je me suis servie de mon imagination pour faire vivre tous ces personnages, toutes ces situations.

 

Comment, en quoi les ateliers d’écriture t’ont-ils permis de faire aboutir ton projet ?

Certaines de ces nouvelles ont été écrites à partir de propositions d’écriture. Cela m’a permis d’écrire en partant d’angles de vue auquel je n’aurais pas penser seule. Par exemple, je me souviens avoir écrit « la petite fille à la couverture » lors d’un atelier d’écriture autour de la légèreté. J’ai ensuite présenté ma nouvelle (travaillée et retravaillée) au concours de la nouvelle d’Issy Les Moulineaux où j’ai obtenu le 3ème prix et un chèque à dépenser en librairie. Il fut un temps où toute proposition m’amenait à écrire une anecdote située durant la guerre d’Espagne.

 

Et maintenant ?

Je crois que tous les fantômes qui vivent en moi et que l’on retrouve dans mes histoires se sentent enfin apaisés. Je peux désormais regarder un film documentaire sur cette période sans pleurer… J’ai réussi à déposer dans ce recueil un fardeau qui ne m’appartenait pas et qui pourtant pesait très lourd sur mes épaules. J’ai envie de continuer à écrire à partir de ma vie, de vies qui m’entourent parce que la réalité m’intéresse, parce qu’il y a en moi le désir de l’arracher à l’oubli et le besoin de transmettre. Pourtant, à partir d’elle, je revendique le droit de  laisser libre cours à mon imagination. Transformer, modeler n’est pas trahir pour moi. C’est juste donner une forme qui donne vraiment sens. 


Texte de présentation 

Ces treize nouvelles ont pour toile de fond la guerre d’Espagne qui, comme toute tragédie, parcourt les générations à la manière d’une rivière souterraine. Les souffrances, les humiliations, les déchirures hanteront à tout jamais les descendants et les portés disparus. À moins que les langues ne se délient. À moins que les trous sombres de la mémoire, creusés par l’oubli et le silence des survivants, ne soient comblés. À moins que les fantômes de cette guerre ne puissent être entendus pour enfin retrouver la paix. C’est ce que tentera de faire, un peu malgré elle, Ana. Un personnage attachant que l’on suivra dans plusieurs de ces courts récits, contrainte de côtoyer les ombres d’un passé qui ne lui appartient pas, mais qui la ronge.

Les nouvelles, réunies dans ce recueil, s’inspirent très librement des histoires racontées dans le cadre familial de l’auteur. Toutefois, ces textes se basent sur des faits réels et témoignent à leur manière d’un passé douloureux que l’auteur souhaite transmettre pour que « la mémoire des hommes libres » ne sombre pas dans l’oubli.

Éternelle Espagne n’est ni vraiment un recueil de nouvelles au sens classique du terme, ni un roman historique, ni tout à fait un témoignage, ou une autobiographie. Cet ouvrage est le fruit d’un long chemin d’interrogations ; des lignes de texte qui essayent de recoudre une vieille blessure avec un fil de mots amplis de compassion et d’une force inébranlable pour s’autoriser à guérir du passé, à revivre, sans pour autant ne vouloir rien effacer ! Nous partageons le bonheur de l’auteur lorsqu’elle écrit enfin : « Après avoir joui d’une dernière nuit dans la main de l’univers, sous un ciel d’étoiles juste sur la zone frontière [entre Espagne et France], à cet endroit fragile où Ana se sentait réconciliée avec elle-même ».

 

Les Ateliers d'écriture Elisabeth Bing